La Cinémathèque suisse ressuscite un film immersif oublié depuis de 1963
Une bobine de 694 mètres, un développement logiciel développé spécialement par Lasergraphics, un format d’image circulaire en « donut » et quatre pistes sonores magnétiques disposées de chaque côté des perforations : la restauration de Nacht ohne Ende (La Nuit sans fin, 1963) n’est pas une restauration comme les autres. Découverte…
Confié par le collectionneur privé Magnus Rindisbacher à la Cinémathèque suisse, Nacht ohne Ende est un court-métrage expérimental signé Adalbert Baltes, réalisateur et inventeur du procédé immersif Cinetarium. Projeté dans les années 60 à Hambourg dans une salle circulaire imaginée par Baltes, Nacht ohne Ende fut l’unique film conçu pour ce procédé à 360 degrés qui avait été présenté 5 ans plus tôt au Photokina de Cologne.
« C’était un procédé complexe à mettre en œuvre, explique Nicolas Ricordel, responsable du département Conservation, restauration et numérisation des collections à la Cinémathèque suisse, mais aussi un format ne bénéficiant intrinsèquement pas d’une définition adaptée pour les grandes salles. »
Ainsi, la bobine confiée à la Cinémathèque suisse se présente sous la forme de copie d’exploitation 35 mm, comportant quatre pistes magnétiques. Un support aussi rare que fragile : « la bobine était atteinte du syndrome du vinaigre, légèrement gondolée, avec une perte d’élasticité, détaille Nicolas Ricordel. La seule copie existante, la seule matrice possible pour tout le travail à entreprendre. »
Un développement Lasergraphics unique

Focus sur les perforations modifiées du procédé Cinetarium. De chaque côté de celles-ci, on distingue une piste magnétique interne et externe.
Pour numériser cette galette atypique de 25 minutes, les équipes de la Cinémathèque ont dû adapter leur scanner principal. « Le Lasergraphics Director est conçu pour stabiliser l’image à partir des perforations, précise Nicolas Ricordel. Mais les perforations du Cinetarium étaient identiques à celles du CinemaScope (4 perfs de largeur réduite, presque carrées, pour laisser de la place aux 4 pistes magnétiques, Ndlr), pour un ratio image de 1:1. À notre demande, Lasergraphics a développé un nouveau module logiciel pour reconnaître ces perforations. »
Une version spéciale du logiciel a donc été livrée à Penthaz, permettant le bon déroulement de la numérisation en overscan en 5K. Le résultat fut un flux DPX d’images « circulaires », sorte de « donut » central : « Travailler sur une image ronde, c’est assez déroutant pour les opérateurs », sourit Ricordel. « Notre restauratrice Isabel Da Silva a dû effectuer les corrections manuelles dans Diamant, et en amont, nous avons limité les traitements automatiques aux zones utiles de l’image, c’est-à-dire sur la partie en forme de donut. »
Restauration polyphonique
Si l’image présentait ses défis, le son du film relevait de la véritable archéologie technique. Chacune des quatre pistes magnétiques, disposées de chaque côté des perforations, correspondait à une direction de l’espace : nord, sud, est, ouest. « C’était une spatialisation avant l’heure », souligne Nicolas Ricordel. Pour en extraire le contenu, la Cinémathèque a fait appel au laboratoire Cinévolution à Mons, en Belgique. « Chez Cinévolution, Jean-Pierre Verscheure a utilisé son défileur Fougerolle (en photo ci-contre), le seul capable de lire les quatre pistes magnétiques en simultané et de faire défiler des bobines de cette longueur. Il a par ailleurs dû régler les têtes de lecture à la volée, ajuster l’azimuth en temps réel, etc. » Les quatre flux audio Wav (PCM 48 Khz 24 bit) ainsi capturés ont été confiés au studio son interne de la Cinémathèque, où l’ingénieur du son Salah Labidi a procédé à une restauration fine sous Pro Tools Ultimate et iZotope RX : réduction de souffle, suppression des clics, correction des saturations. « Nous devions obtenir un son plus nettoyé qu’habituellement, car en casque VR, les artefacts sont beaucoup moins supportables qu’en salle », précise Nicolas Ricordel.
De la bobine au casque VR

De l’image brute originale de l’unique copie d’exploitation…
Compte tenu de la nature même de Nacht ohne Ende, la restauration n’a pas été pensée pour un retour sur pellicule. Le procédé immersif d’origine, aussi singulier que complexe, suppose en effet une chaîne de projection spécifique aujourd’hui introuvable : faute de projecteurs ad hoc et d’un environnement de diffusion capable de recréer le dispositif du Cinetarium, le retour du travail a été orienté vers une restitution numérique. Le film a ainsi été restauré pour être visualisé en réalité virtuelle, au moyen d’un casque VR, seul support permettant de retrouver l’expérience à 360° imaginée en 1963.
Pour ce faire, la Cinémathèque a fait appel au laboratoire Cineric (New York), spécialisé dans la reconstitution numérique. « Ils ont recréé l’image sphérique à partir du « donut » scanné (bien sûr restauré et étalonné) et fourni un fichier MKV lisible dans un casque VR », indique Nicolas Ricordel. « Désormais, on peut se déplacer dans l’image, voir ce qui se passe autour de soi et entendre les sons selon leur direction d’origine. » Une fois équipé, le spectateur se retrouve plongé dans le Hambourg des années 1960, au centre de l’action, dans une ambiance de polar…

… à l’image restaurée par la Cinémathèque suisse et reconstruite pour la VR par Cineric (New York).
Une restauration expérimentale plutôt qu’un programme officiel
Le film n’appartenant pas aux collections de la Cinémathèque, le projet a été mené « plutôt au titre de la prouesse technique suite à l’expérience que nous avions acquise lors de la restauration de films au procédé Swissorama. C’était un dépôt temporaire, explique Nicolas Ricordel. Le collectionneur souhaitait récupérer sa copie après les travaux. Nous l’avons fait en tant que centre de compétences techniques, comme un laboratoire d’expérimentation. »
Aujourd’hui, le fichier restauré est également conservé dans les infrastructures numériques de la Cinémathèque, mais sa diffusion reste limitée : « Les droits sont incertains, précise Nicolas Ricordel. Le collectionneur est certes détenteur du support ; le réalisateur est décédé, et sa descendance demeure introuvable. » Bref, des aspects légaux qui ne facilitent pas la visibilité de l’œuvre. Quelques extraits peuvent néanmoins être projetés lors de conférences ou de festivals techniques, où des projections VR collectives ont déjà été testées.
Travailler sur Nacht ohne Ende, c’était autant redonner vie à une curiosité technique qu’à un rêve de cinéma total. « C’est un projet inattendu, mais passionnant, résume Nicolas Ricordel. Nous avions une image ronde, un son polyphonique, et un support dégradé. Mais au final, nous avons recréé un monde disparu témoin des balbutiements du cinéma immersif. »


Le procédé Cinetarium
Le projecteur, positionné en bas au centre projette l’image sur une sphère miroir suspendue, laquelle reflète le faisceau sur le mur circulaire d’une salle sphérique. S’il n’a été développé qu’un cinéma expérimental de fortune, le procédé proposait un certain effet visuel. Selon les spécialistes, la projection comportait des erreurs et des distorsions d’imagerie qui n’ont pas pu être résolues techniquement.



